Un roman de plus de 2000 pages : 1023 pages pour le premier tome et 1055 pages pour le deuxième. Mais il serait réellement dommage d'être découragé simplement par l'épaisseur de ce livre. D'autant qu'il se lit facilement : une trame historique forte, une quinzaine de personnages principaux, même si plus de 500 personnages ont pu être comptés dans tout le roman.

Le travail de recherche historique nécessaire pour écrire ce livre s'est montré immense. Le roman s'accompagne en même temps d'une critique de l'histoire :

J'ai commencé à écrire un livre sur le passé. En décrivant ce passé, j'ai découvert non seulement qu'il était inconnu mais que lorsqu'il était connu on avait dépeint l'inverse de ce qui était arrivé. Et, malgré moi, j'ai éprouvé le besoin de démontrer ce que je disais, d'exprimer les idées sur lesquelles je m'étais fondé en écrivant.

La signification d'un événement est souvent donnée a posteriori en le jugeant remarquable s'il est suivi d'une victoire. Par exemple, il est expliqué habituellement que le replis des russes pendant la campagne de Napoléon a permis leur succès alors qu'il est d'abord pragmatique pour permettre le ravitaillement des troupes. Si une défaite avait suivi ce replis, l'historien se montrerait critique à propos de ces mêmes événements. L'importance des personnages historiques est exagérée et l'histoire les transforme en héros. Les historiens considèrent un événement particulier et le rendent prépondérant. D'après Tolstoï, un événement n'est pas dû forcément à la volonté d'un homme, mais à une suite de circonstances souvent inexplicables et causées par le hasard.

Aux environs de 1860, Tolstoï prévoit d'écrire un livre sur les Décembristes, ces jeunes nobles qui tentèrent un coup d'État le 14 décembre 1825 pendant l'interrègne entre Alexandre Ier et Nicolas Ier. Les recherches l'ammènent à un roman plus vaste. Il écrit dans une de ses préfaces que La Guerre et la Paix n'est pas un roman avec une intrigue, un intérêt qui se développe constamment et un dénouement heureux ou malheureux, qui épuise l'intérêt de la narration. La Guerre et la Paix paraît en feuilleton dans Le messager russe à partir de janvier 1865. Le roman commence en 1805, l'année de la bataille d'Austerlitz, pour s'achever en 1812 avec la campagne de Napoléon en Russie. 

Le deuxième tome explique comment Napoléon, ce génie militaire qui a conquis une grande partie de l'Europe, commet des erreurs en Russie après la prise de Moscou : il aurait dû rester quelques temps dans la ville pour consolider ses positions, commencer le ravitaillement des troupes et les préparer au froid. Au lieu de ça, il préfère continuer la conquête du pays. Les russes entament alors la tactique de la terre brûlée en mettant le feu à Moscou ou en attirant les français au cœur de la Russie dans des conditions difficiles pour les y faire périr de froid. Le général en chef Koutouzov comprend par sa longue expérience que les troupes françaises sont proches de la défaite et d'après lui, il faut faire un pont d'or à l'ennemi vers la retraite :

Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!

Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes» pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à leur taille!

Romain Rolland écrit en 1911 dans la Vie de Tolstoï que "Guerre et Paix est la plus vaste épopée de notre temps, une Illiade moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet océan humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et réfrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant cette  œuvre, j'ai pensé à Homère et à Goethe."

À la fin des années 1870, Tolstoï écrit au poète russe Afanassi Fet qu'il n'écrirait jamais plus "des sornettes délayées" dans le genre de La Guerre et la Paix. Il ne reste plus qu'à espérer que plus de monde puisse dire de si belles sornettes.