Les philosophes ont souvent l'image d'affirmer leurs idées avec autorité, l'avantage du verbe aidant. Karl Jaspers se place à l'opposé de cette impression. Son ton est au contraire d'une grande modestie. Nous ne pouvons nous concevoir que dans nos limites : celles de la vie, de la pensée, ... Toute vie est confrontée à l'expérience de situations limites (mort, souffrance, culpabilité, ...) qui la place face à ses propres échecs. La philosophie, la science, ou même l'existence tentent d'aller au-delà de ses limites. L'attitude face à ces situations va déterminer fondamentalement  la philosophie (stoïcisme, épicurisme, scepticisme, hédonisme, ...). Refusant la phrase de Ludwig Wittgenstein, "ce dont on ne peut parler, il faut le taire", le philosophe tente d'aller aux limites de la compréhension.

A coté de l'existentialisme athée de Sartre se trouve la place pour un existentialisme chrétien. Pour Jaspers, l'homme a le don de transcendance : L'homme existant n'est pas seulement être-soi vital, pas seulement entendement abstrait, pas seulement esprit tendant à s'accomplir, il est tout cela à la fois et, en tout cela, lui-même. Ce sentiment de transcendance ne peut que lui imposer une profonde humilité.

Ses idées les plus importantes s'expriment surtout par la scission objet-sujet (Objekt-Subjekt Spaltung) qui mène à l'englobant (das Umgreifende). Toute pensée est intentionnelle, c'est-à-dire qu'elle est toujours la pensée de quelque chose. Elle se fixe sur un objet différent d'elle-même. Même lorsque le sujet pense à lui-même, il devient autre chose pour lui. Comme l'explique Sartre dans l'Être et le Néant, nous sommes toujours à distance de nous-mêmes.


Ricoeur et Dufrenne décrivent dans Karl Jaspers et la philosophie de l'existence, cette philosophie, toujours sur le point de se confondre avec une philosophie du désespoir et de l'absurdité, qui se reconquiert toujours comme philosophie de la substance et de la paix.