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samedi 2 février 2013

La tache

Comme dans L'Écrivain des ombres, ou plus récemment dans Exit le fantôme, le narrateur de La tache (The Human Stain) est Nathan Zuckerman, professeur d'anglais à l'université en retraite.

Coleman Silk, ancien professeur de lettres classiques et doyen d'université, a pris sa retraite anticipée, suite à des accusations de racisme. Après avoir fait l'appel au début des premiers cours, comme deux étudiants n'étaient pas présents, il demanda : "Est-ce que quelqu'un connaît ces gens ? Ils existent vraiment, ou bien ce sont des zombies ?" (Does anyone know these people? Do they exist or are they spooks? ) Or, en anglais, spook signifie zombie ou spectre, mais désigne aussi un noir dans l'argot d'il y a une cinquantaine année.

On voit ainsi la difficulté du traducteur qui ne peut traduire ce double sens et doit ajouter une note en bas de page pour l'expliquer. D'autant plus, que pour se défendre, Coleman Silk, professeur de littérature, expliquera que sa langue est la langue anglaise, celle des grands auteurs comme Shakespeare, qu'il connaît toutes les nuances des mots et qu'il ne peut employer un mot pour un autre.

Le titre pose également un problème de traduction. En effet, le titre original est The human stain. En anglais stain possède à la fois le sens propre d'une marque qui salit et le sens figuré  d'une atteinte à la réputation d'une personne. Or, le titre du livre est ici à comprendre selon ce deuxième sens qu'un lecteur anglais peut comprendre initialement, alors que le lecteur français ne peut le comprendre qu'en lisant le livre. Deuxièmement, l'adjectif humain disparaît dans le titre français. Le titre original laisse entendre que ce n'est peut être pas seulement la réputation de Coleman Silk qui est entachée, mais peut-être aussi celle de ceux qui l'ont accusé, et probablement de manière plus générale, c'est celle de toute personne de la société qui peut l'être. Une autre difficulté qui apparaît en français est que le titre sur la couverture est en majuscule. Le lecteur français ne sait donc pas s'il y a un accent circonflexe sur le a, et s'il faut comprendre la tache qui salit ou la tâche au sens d'un travail à accomplir. La nuance de l'anglais disparaît en français et une ambiguïté peut apparaître dans cette seconde langue.

Le style de Roth, drôle et ironique, tout en restant simple, est parfois proche de celui de Kundera, même s'il est moins explicatif ou moins porté sur la réflexion philosophique. De plus, l'épisode de Coleman Silk rappelle la Plaisanterie de Kundera où le personnage principal envoie à une de ses amies une carte postale sur laquelle il écrit une phrase, qu'il voulait comique, sur Trotski. Même s'il n'y a pas d'humour dans la phrase de Silk, Roth montre que le politiquement correct empêche de dire certaine chose ou peut être un prétexte pour attaquer quelqu'un. Kundera montre, lui, qu'il est difficile de rire à propos des idéologies, des régimes politiques totalitaires ou des religions. Le nom de Kundera est d'ailleurs cité plusieurs dans le livre.

L'auteur de La tache réussit à travers une fiction à décrire et à critiquer une Amérique puritaine, à la fin des années 90, au moment de l'affaire Lewinsky. Le récit n'est pas toujours chronologique, avec des retours en arrière - ou des flash-backs en bon français -, qui créent un certain suspens. Le lecteur comprend qu'il y a des choses dans la vie Coleman Silk que l'on ne sait pas encore. Dans certains paragraphes, le narrateur change pour donner un point de vue différent.

Ce livre a reçu différents prix : le PEN/Faulkner Award en 2001 et le  prix  Médicis étranger en 2002. Il a été adapté en 2003 au cinéma: La couleur du mensonge avec Anthony Hopkins, Gary Sinise et Nicole Kidman.

Roth est souvent cité pour le prix Nobel. Seulement, le comité semble peu porté ces derniers temps à récompenser des auteurs américains. Toni Morrison est le dernier auteur américain à recevoir le prix Nobel en 1993. En octobre 2008, l’ancien secrétaire de l’Académie Nobel, Horace Engdahl expliquait devant l'Associated Press :

Il existe bien sûr des auteurs forts dans toutes les grandes cultures, mais on ne peut pas nier le fait que l’Europe est toujours le centre du monde littéraire... pas les Etats-Unis [...]. Les auteurs américains sont trop sensibles à l’évolution de leur propre culture de masse. […] Les Etats-Unis sont trop isolés, trop insulaires. Ils ne traduisent pas assez et ne participent pas réellement au grand dialogue de la littérature. Cette ignorance est restrictive.

L'année suivante, le nouveau secrétaire perpétuel Peter Englund revient sur ces propos en énonçant qu'il est forcément plus facile pour les Européens d'être en phase avec la littérature européenne.

On peut toujours considérer qu'il y a des auteurs oubliés par le Nobel. Il est toujours temps de corriger cette négligence.

jeudi 15 septembre 2011

Surveiller et punir

Dans Surveiller et punir (sous-titré Naissance de la prison), Michel Foucault analyse l'évolution de la punition des crimes du 18 ème au 19 ème siècle.

Ce livre, publié en 1975, s'ouvre sur la description du supplice de Robert François Damiens qui tenta d'assassiner Louis XV en 1757. L'exécution de la sentence fut particulièrement pénible. Pendant l'écartèlement, les chevaux n'arrivant pas à lui arracher les membres, les bras et les cuisses de la victime ont été démembrés en lui coupant les nerfs et en lui hachant leurs jointures. Ni faisant toujours rien, le bourreau commença à couper les cuisses et les bras ; les chevaux réussirent alors à emporter les membres. Quand bien même certains doutaient qu'il fut mort, le tronc et le restant du corps de Damiens furent jetés au feu. Le tout mit quatre heures à brûler.

Une symétrie a lieu entre le crime et le châtiment d'un criminel : la langue est percée pour ceux qui ont blasphémé, les empoisonneurs sont aspergés de poisons, les meurtriers sont tués à leur tour, Damiens tenait dans sa main droite le couteau avec lequel il avait voulu tuer le roi et cette main fut brûlée avec du souffre.

Avant et sous l'Ancien Régime, la personne du souverain représente la loi, qui est sa volonté. Commettre un crime revient à faire offense au roi qui répond en manifestant sa toute-puissance. Le châtiment n'est donc pas une réparation du crime commis, mais il représente une sanction de l'autorité royale face à quelqu'un qui s'y est opposé.

Avec le matérialisme dialectique, Karl Marx a explicité le corps comme force de travail et montré les rapports de pouvoir et de domination qui s'y jouent. Par une démarche structuraliste, que l'on peut voir dans la continuité, Foucault explique que les méthodes punitives dépendent de la vision du corps que s'en fait l'autorité :

Il y a eu, au cours de l'âge classique, toute une redécouverte du corps comme objet de pourvoir.

À une époque donnée, le pouvoir politique, législatif, judiciaire et pénal établissent une peine du condamné jugée approprié par cette vision qu'ils se font du corps.

La sentence des condamnés va au cours de l'histoire évoluer vers une privation de liberté. La dénonciation de la barbarie des exécutions intervient, mais plusieurs autres explications, souvent plus importantes, entrent en jeu. Face à l'horreur des peines publiques, le peuple se rallie de plus en plus souvent à celui qui subit les tortures et le pouvoir craint des insurrections populaires pendant les exécutions. L'évolution de la police modifie la criminalité : de masse sur les personnes, elle passe de marge sur les biens (ce qui semble le contraire aujourd'hui : avec l'amélioration de moyens de surveillance, certains vols sont en baisse et la criminalité sur les personnes est en augmentation). Avec la démocratie, par un renversement de vocabulaire, le peuple devient souverain et la justice est désormais rendue en son nom. Les peines sont individualisées dans le but de dissuader et de corriger. Ainsi, l'abbé Gabriel Bonnot de Mably demande dans De la législation en 1776 que le châtiment frappe l'âme plutôt que le corps. Les méthodes de surveillance dans les écoles, les pensionnats, les casernes, les ateliers et même les hôpitaux se développent et ces techniques disciplinaires sont importées dans l'univers carcéral. La pénalité moderne se rend plus réadaptative que punitive.

On peut regretter que Foucault ne donne pas vraiment de solutions pour améliorer les prisons ou proposer d'autres méthodes pénales. Il s'étonne souvent au cours du livre de la rapidité avec laquelle s'est développé l'enfermement comme réponse quasi-unique à la criminalité, alors que les déficiences de la prison ont été reconnues assez tôt : elle ne diminue pas le taux de criminalité et provoque le récidive. Seulement, on ne voit pas ce qu'il propose concrètement à la place.

La dernière partie est plus idéologique et n'est pas autant référencée historiquement que le restant du livre. Le rôle de la prison représenterait une gestion politique de l'illégalité. Son rôle serait de substituer à un illégalisme sauvage une délinquance inoffensive. Le pouvoir tirerait alors des bénéfices d'une délinquance apprivoisée et marginalisée qu'il exploite et qu'il peut contrôler. Un assujettissement des délinquants serait créé, qui ne supprimeraient pas les infractions, mais qui plutôt les distingueraient et les utiliseraient.

À une époque où les conditions détentions en France, avec entre autre une surpopulation carcérale, sont souvent pointées du doigt, Surveiller et punir offre un bilan historique de la punition des crimes et qui peut être utile pour faire le point dans ce domaine. L'auteur explique que son livre doit servir d'arrière-plan historique à diverses études sur le pouvoir de normalisation et la formation du savoir dans la société moderne. En ce sens, il permet d'amorcer la réflexion et représente une promesse d'amélioration. Pour Paul Ricœur

La promesse n’est pas un acte ponctuel. Elle a son histoire. Et si on peut la considérer comme du futur, c’est quelle est en même la reconquête d’une dimension du passé. La promesse n’est pas seulement au futur, elle était le futur du passé. C’est le futur antérieur.

Ce qui signifie que les générations futures reçoivent en héritage une promesse qui demande d'étudier ce qui a été fait par le passé pour le réutiliser aujourd'hui. Ce qui pourrait aussi permettre peut-être de rehausser le débat face aux propositions de l'actuelle majorité.

dimanche 17 avril 2011

L'insoutenable admiration pour l'auteur

S'il n'a pas encore reçu le prix Nobel, Milan Kundera aura l'honneur d'être publié à La Pléiade de son vivant, comme Gide, Malraux, Martin du Gard, Montherland, Gracq, Ionesco, Sarraute, Borges, Sartre. Sortis en mars 2011, les deux volumes s'intitulent Oeuvre, au singulier, pour en souligner toute l'unité. Ils ne contiennent ni notes explicatives, ni les textes jugés secondaires, comme ceux de jeunesse (ainsi son premier livre, l'Homme, ce vaste jardin, publié en 53, qui est un recueil de poèmes), ni les textes de commande, articles ou préfaces, car selon Kundera, publier ce que l’auteur a supprimé est le même acte de viol que censurer ce qu’il a décidé de garder. Kundera exerce un contrôle sur ses écrits, où l'oeuvre est préférée à sa personne, tout comme il contrôle sa parole, puisque depuis 85, il n'accorde plus d'entretiens, mais accepte de répondre par écrit. Le romancier, explique-t-il, est celui qui, selon Flaubert, veut disparaître derrière son œuvre. Il doit donc renoncer au rôle de personnalité publique. En se prêtant à ce rôle, il met en danger son oeuvre, qui risque d'être considérée comme un simple appendice de ses gestes, de ses déclarations, de ses prises de position.

Publié en 1984, L'insoutenable  légèreté de l'être reste le roman de Kundera le plus explicatif, celui par lequel on peut commencer pour comprendre son ton singulier et ironique. L'auteur intercale ses remarques, comme des commentaires intelligents, moins présents dans d'autres romans. Il y reprend ses thèmes importants : la légèreté, le kitsch, le hasard, le sérieux et le non-sérieux. Dans la sixième partie du roman, Kundera donne une vision originale du kitsch, voile qui défigure la réalité et qui intervient dans différents domaines : les parades des États totalitaires, qui sont un folklore masquant la réalité plus sombre de la violence et de la répression ; le kitsch sentimental créant une image lyrique et idyllique d'une réalité bien plus nuancée ; le kitsch politique avec sa vision idéologique ou le kitsch des bons sentiments humanitaires, qui sont rarement désintéressés.

Son premier roman, La plaisanterie, est publié en 1967. Le personnage principal Ludvik est renvoyé de l'université et enrôlé de force dans l'armée pour avoir envoyé à son amie, lors d'un stage du parti pendant les vacances, une carte postale, sur laquelle il inscrit une phrase au second degré vantant Trotski. Avec ce roman, Kundera montre qu'il est impossible de rire à propos des idéologies, des régimes politiques totalitaires ou des religions, qui ne reconnaissent pas le non-sérieux.

 Entre 1959 et 1968, Kundéra écrits sept nouvelles regroupées dans Risibles amours publié en1968. Certaines ont donc été écrites avant La plaisanterie. C'est avec la première nouvelle, Personne ne va rire, que Kundera trouve son style :

Jusqu'à l'âge de trente ans, j'ai écrit plusieurs choses : de la musique, surtout, mais aussi de la poésie et même une pièce de théâtre. Je travaillais dans plusieurs directions différentes - cherchant ma voix, mon style et me cherchant moi-même. Avec le premier récit de Risibles amours (je l'ai écrit en 1959), j'ai eu la certitude de "m'être trouvé". Je suis devenu prosateur, romancier, et je ne suis rien d'autre.

Avec La vie est ailleurs, Kundera reçoit le prix Médicis étranger en 1973 et lui fait dire : Je suis un bizarre auteur français de langue tchèque. Le titre fait référence à Rimbaud. Dans ce roman, le poète Jaromil, montre que la jeunesse est l'âge lyrique avec toutes ses illusions.

Dans les années 70 après La valse aux adieux, Kundera pense ne plus écrire. Un an après son installation en France, il réussit à reprendre l'écriture avec des nouvelles en pensant écrire une suite de Risibles amours. Ce sera Le livre du rire et de l'oubli qui sera quelque chose de tout différent : non pas un recueil de nouvelles mais un roman, un roman en sept parties indépendantes mais à tel point unies que chacune d'elles, lue isolément, perdrait une grande partie de bon sens.

Romancier, il réfléchit aussi à la spécificité et aux possibilités du roman dans des essais tous écrits en français : L'art du roman (1986), Les testaments trahis (1993), Le rideau (2005), Une rencontre (2009).

À partir de 1995, avec La lenteur, Kundera écrit en français. Paraîtront ensuite L'identité en 1998 et L'ignorance en 2003. Les livres écrits en français sont de format court, avec une structure développée autour d'un même thème, et une articulation en petits chapitres. L'auteur explique passer de la sonate (grande composition à plusieurs mouvement qui contrastent) à la fugue, plus brève, mais polyphonique, superposant les variations sur un même thème.

À quand le prix Nobel de litérature pour Kundera ?

mardi 15 février 2011

Un livre unique : Voyage au bout de la nuit

Le ministre de la culture a exclu des célébrations 2011 l'anniversaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline en 1961. L'Association des fils et filles de déportés juifs de France (FFDJF), présidée par Serge Klarsfeld, s'est ainsi indignée du fait que l'on célèbre le cinquantenaire de la mort de Céline qui est aussi l'auteur de pamphlets jugés antisémites (Bagatelles pour un massacre, l'École des cadavres, Les beaux draps) qui ne sont pas réédités. L'association a demandé le retrait immédiat de ce recueil (des célébrations nationales 2011) et la suppression dans celui qui le remplacera des pages consacrées à Céline. Le communiqué explique que: À ceux qui s'offusqueraient de cette exigence, nous répondons qu'il faut attendre des siècles pour que l'on célèbre en même temps les victimes et les bourreaux. Frédéric Vitoux, de l'Académie française et auteur d'une biographie sur Céline, répond à cette polémique: C'est le mot “célébrations” qui est ambigu. Il ne s'agit pas de tresser des lauriers à l'écrivain. Le cinquantenaire de sa mort est une occasion de s'intéresser à son œuvre, d'examiner à nouveau ses zones d'ombre. On ne peut tout de même pas nier que c'est l'un des plus grands écrivains français. Si aujourd'hui la confusion entre la vie privée et la vie publique est de plus en plus courante, il s'agit cependant de distinguer l'auteur de ses prises de positions politiques.

Le Voyage au bout de la nuit reste un livre unique. Son style cru permet de décrire sans distance les horreurs de la guerre et de pouvoir mieux les dénoncer :

Donc pas d'erreur ? Ce qu'on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n'était pas défendu ! Cela faisait partie des choses qu'on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C'était même reconnu, encouragé sans doute par les gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre !... Rien à dire. Je venais de découvrir d'un coup la guerre toute entière. J'étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l'étais à ce moment-là pour bien voir la vache, en face et de profil. On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face, et à présent ça brûlait ! Comme le courant entre deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n'était pas près de s'éteindre le charbon ! On y passerait tous, le colonel comme les autres, tout mariole qu'il semblait être et sa carne ne ferait pas plus de rôti  que la mienne quand le courant d'en face lui passerait entre les deux épaules.

Les descriptions les plus belles et captivantes sont celles de New-York, la ville verticale :

Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. New-York c'est une ville debout. On en avait déjà vu des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et de fameux même. Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

Il décrit une série de voyage dans la nuit, la noirceur, la laideur : Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C'est le bout du monde.
 
Certains critiques, choqués par le style de Céline, ont parlé d'immondices, de dégoût, de vulgarité gratuite, de nihilisme total, de cynisme, ... Il a subi les pires critiques, injustes :

Le voyage au bout de la nuit, de Céline, 622 pages petit texte, où un carabin parle constamment comme un plombier, appartient tout à fait au genre roman poubelle ! À la chaudière, à la chaudière, à la chaudière ! Tout y passe, d'abord les souvenirs de guerre, ce qu'il y a de mieux dans ce livre, puis des souvenirs de femmes, puis des voyages imaginaires, souvenirs de cinéma, puis des morceaux surréalistes, etc., tout cela d'un esprit plus démagogique que populaire. Et pourtant M. Céline a du talent, et, dans ses meilleures pages, on entend comme un lointain écho d'Octave Mirbeau. Mais il a cru au roman poubelle. (Eugène Montfort, 1932)

Moins de critiques élogieuses, mais elles existent :

C'est là du populisme à vif, une nouvelle mystique communiste, le soliloque d'un réfractaire qui a tout vu, tout entendu, et qui, parce qu'il a tout compris, a tout absous ... On lui reproche son style, ce style bâtard de lettré et de gouape. Bah ! qu'importe la forme d'un style qui accroche de cette manière unique, dont l'accent est si profond, si poignant qu'il flanque instantanément à bas la littérature et ses procédés, pour hisser, au pavois, triomphalement - misérable et haute, fangeuse et pure, accablée de toute les hideurs, éclairées de toutes les beauté - la Vie. Du premier coup, Louis-Ferdinand Céline s'est classé hors cadre et a imposé un livre énorme. Saluons bas !

Au bout de quelques pages du Voyage au bout de la nuit, on est impressionné par le rythme et la musicalité qui se dégagent de ce style si original. On a envie de lire à haute voix pour mieux l'entendre. C'est la parole transposée dans l'écrit. Ce qui explique la fascination qu'il provoque chez les acteurs, tel Fabrice Luchini qui le récite par coeur.

vendredi 12 février 2010

La guerre et la Paix

Un roman de plus de 2000 pages : 1023 pages pour le premier tome et 1055 pages pour le deuxième. Mais il serait réellement dommage d'être découragé simplement par l'épaisseur de ce livre. D'autant qu'il se lit facilement : une trame historique forte, une quinzaine de personnages principaux, même si plus de 500 personnages ont pu être comptés dans tout le roman.

Le travail de recherche historique nécessaire pour écrire ce livre s'est montré immense. Le roman s'accompagne en même temps d'une critique de l'histoire :

J'ai commencé à écrire un livre sur le passé. En décrivant ce passé, j'ai découvert non seulement qu'il était inconnu mais que lorsqu'il était connu on avait dépeint l'inverse de ce qui était arrivé. Et, malgré moi, j'ai éprouvé le besoin de démontrer ce que je disais, d'exprimer les idées sur lesquelles je m'étais fondé en écrivant.

La signification d'un événement est souvent donnée a posteriori en le jugeant remarquable s'il est suivi d'une victoire. Par exemple, il est expliqué habituellement que le replis des russes pendant la campagne de Napoléon a permis leur succès alors qu'il est d'abord pragmatique pour permettre le ravitaillement des troupes. Si une défaite avait suivi ce replis, l'historien se montrerait critique à propos de ces mêmes événements. L'importance des personnages historiques est exagérée et l'histoire les transforme en héros. Les historiens considèrent un événement particulier et le rendent prépondérant. D'après Tolstoï, un événement n'est pas dû forcément à la volonté d'un homme, mais à une suite de circonstances souvent inexplicables et causées par le hasard.

Aux environs de 1860, Tolstoï prévoit d'écrire un livre sur les Décembristes, ces jeunes nobles qui tentèrent un coup d'État le 14 décembre 1825 pendant l'interrègne entre Alexandre Ier et Nicolas Ier. Les recherches l'ammènent à un roman plus vaste. Il écrit dans une de ses préfaces que La Guerre et la Paix n'est pas un roman avec une intrigue, un intérêt qui se développe constamment et un dénouement heureux ou malheureux, qui épuise l'intérêt de la narration. La Guerre et la Paix paraît en feuilleton dans Le messager russe à partir de janvier 1865. Le roman commence en 1805, l'année de la bataille d'Austerlitz, pour s'achever en 1812 avec la campagne de Napoléon en Russie. 

Le deuxième tome explique comment Napoléon, ce génie militaire qui a conquis une grande partie de l'Europe, commet des erreurs en Russie après la prise de Moscou : il aurait dû rester quelques temps dans la ville pour consolider ses positions, commencer le ravitaillement des troupes et les préparer au froid. Au lieu de ça, il préfère continuer la conquête du pays. Les russes entament alors la tactique de la terre brûlée en mettant le feu à Moscou ou en attirant les français au cœur de la Russie dans des conditions difficiles pour les y faire périr de froid. Le général en chef Koutouzov comprend par sa longue expérience que les troupes françaises sont proches de la défaite et d'après lui, il faut faire un pont d'or à l'ennemi vers la retraite :

Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!

Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes» pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à leur taille!

Romain Rolland écrit en 1911 dans la Vie de Tolstoï que "Guerre et Paix est la plus vaste épopée de notre temps, une Illiade moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet océan humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et réfrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant cette  œuvre, j'ai pensé à Homère et à Goethe."

À la fin des années 1870, Tolstoï écrit au poète russe Afanassi Fet qu'il n'écrirait jamais plus "des sornettes délayées" dans le genre de La Guerre et la Paix. Il ne reste plus qu'à espérer que plus de monde puisse dire de si belles sornettes.

mercredi 30 décembre 2009

Tout est iluminé

Tout est illuminé est le premier livre de Jonathan Safran Foer. Pourquoi tout est-il illuminé? Rien à voir avec les illuminations de Noël. C'est que soudainement, tout s'éclaire après avoir compris quelque chose.

Alexandre Perchov va servir de guide à un écrivain juif américain, Jonathan Safran Foer, qui voyage en Ukraine pour retrouver le shtetl où vécu son arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère.

Il faut un peu de temps pour s'habituer au style des chapitres écrits par ce narrateur lituanien qui écrit dans un anglais qu'il ne parle pas bien, rendant le livre difficile à traduire en français. Alex est parfois morfondu. Il lui arrive aussi d'être proximal de quelqu'un ou parfois même d'être charnel avec certaines personnes. Son grand-mère manufacture souvent des RRR en l'attendant dans la voiture. Pour son travail, il se fera payer en numéraire.

Un fois habitué au style, on est charmé par la poésie et l'inventivité de la langue de l'auteur. Le livre alterne les chapitres racontés par Alex, ceux du roman que Jonathan a écrit après son voyage où il raconte l'histoire du shtetl de Trachimbrod de 1791 à 1942, et les lettres d'Alex qui donne son avis à Jonathan sur les pages de son roman. Différents styles se succèdent alors tour-à-tour : du malhabile, naïf et drôle d'Alex au plus imagé et maîtrisé de Jonathan.

Diplômé de philosophie à Princeton, Foer ne rêve pas de devenir écrivain, mais son professeur de lettres, Joyce Carol Oates, l'encourage à écrire. Tout est illuminé s'inspire de l'histoire de l'auteur lui-même parti en Ukraine sur les trace de son grand-père en 1989.

Reste maintenant à lire le deuxième roman de Jonathan Safran Foer Extrêmement fort et incroyablement près, en espèrant qu'il sera tout aussi original. Ce livre raconte l'histoire du jeune Oskar Schell parti en quête de la serrure qu'ouvrirait la clé qu'il a trouvée dans les affaires de son père, disparu dans le World Trade Center.

lundi 12 janvier 2009

Le mythe de Sisyphe

En lisant Le mythe de Sisyphe de Camus, on découvre le désir de vivre de ce jeune homme de 29 ans, qui dans son enfance a eu la tuberculose. Le livre s'ouvre sur la phrase de Pindare : N'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible.


Cette phrase n'est pas à comprendre selon le sens romantique. Les côtés positifs de la vie ne sont pas les seuls à considérer. Tous les aspects sont à prendre, même les plus difficiles, comme la souffrance. Puisque dès le départ, l'auteur connaît ces difficultés, il ne finira pas désespéré comme peut l'être le romantique, qui se retrouve finalement comme surpris par le trop-plein de sentiments, pouvant le mener au désespoir. Camus reste sans espoir, sans pour autant être désespéré.

Pour Camus, l'absurde n'est pas une conséquence d'un raisonnement sur la réalité, il en est au contraire le point de départ, le postulat. En réalité, le monde n'est pas absurde en lui-même ; c'est le regard raisonné que nous portons sur lui qui le rend absurde : L'absurde naît de la confrontation de l'appel humain avec le silence déraisonnable du monde. Cette coupure se retrouve dans le personnage de Meursault dans l'Étranger.

Camus n'aboutit pas à la même conclusion que les nihilistes, pour lesquels plus rien n'a de sens. Pour lui, le nihilisme serait une indifférence à la vie, pouvant aller jusqu'à justifier l'inacceptable, puisque rien n'aurait plus de valeur. Il donne une attitude à adopter face à l'absurde, faite de lucidité : "Je tire de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion."

Même si les conclusions seront à l'opposé, les réflexions que posent Camus sont assez proches de celles de Pascal, qui se sent perpétuellement à côté d'un gouffre.

vendredi 12 décembre 2008

Discours de Le Clézio pour la réception du prix Nobel


L'Académie suédoise a décerné le prix Nobel de littérature à Jean-Marie Gustave Le Clézio qui est, pour elle, un écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante.

J.-M. G. Le Clézio est un écrivain continuellement en voyage, en exil. Né à Nice, il passe une partie de son enfance au Nigeria pour retrouver son père, un médecin anglais ; retrouvailles racontées dans L'africain. En Angleterre, il  écrit le Procès-verbal. Il passe son service militaire en Thaïlande, le finit au Mexique. Puis, il vit avec les indiens au début des années 70 au Panama. Il parcourt régulièrement l'île Maurice.

Le Clézio cherche d'abord à et comprendre et à vivre dans une autre culture que la sienne. Il ne se définit pas comme un écrivain voyageur :

Écrire, c’est sortir de soi, c’est devenir quelqu’un d’autre, c’est un peu comme rêver, donc voyager. Mais pas voyager pour écrire, je ne suis pas un écrivain voyageur… 
Je vais à un endroit pour ne plus être moi-même, pour me sentir libéré des rumeurs que je connais trop, des obligations qui pourraient me déranger, me sentant libre comme un oiseau… Écrire comme on volerait.

Dans son discours de réception du prix Nobel, il se demande pourquoi l'auteur écrit. L'écrivain vit une série de contradictions, qui l'entraînent, selon les mots de Stig Dagerman, dans la forêt des paradoxes,  dont le plus grand est d'écrire pour les plus pauvres, mais de n'être lu finalement que par ceux qui en ont les moyens. Cette idée reste assez proche de celle exprimée dans le discours de Camus pour qui l'auteur écrit pour ceux qui subissent l'histoire. De plus, l'auteur est témoin, si ce n'est même voyeur, lorsqu'il voudrait agir. Il vit dans la solitude quand qu'il voudrait parler pour tous

Malgré toute son étrangeté et son ambiguïté, la littérature est nécessaire pour la défense à la fois du langage, de l'identité et de la culture de chacun. Tout comme Goethe, Le Clézio défend une littérature universelle.


jeudi 4 décembre 2008

Karl Jaspers

Les philosophes ont souvent l'image d'affirmer leurs idées avec autorité, l'avantage du verbe aidant. Karl Jaspers se place à l'opposé de cette impression. Son ton est au contraire d'une grande modestie. Nous ne pouvons nous concevoir que dans nos limites : celles de la vie, de la pensée, ... Toute vie est confrontée à l'expérience de situations limites (mort, souffrance, culpabilité, ...) qui la place face à ses propres échecs. La philosophie, la science, ou même l'existence tentent d'aller au-delà de ses limites. L'attitude face à ces situations va déterminer fondamentalement  la philosophie (stoïcisme, épicurisme, scepticisme, hédonisme, ...). Refusant la phrase de Ludwig Wittgenstein, "ce dont on ne peut parler, il faut le taire", le philosophe tente d'aller aux limites de la compréhension.

A coté de l'existentialisme athée de Sartre se trouve la place pour un existentialisme chrétien. Pour Jaspers, l'homme a le don de transcendance : L'homme existant n'est pas seulement être-soi vital, pas seulement entendement abstrait, pas seulement esprit tendant à s'accomplir, il est tout cela à la fois et, en tout cela, lui-même. Ce sentiment de transcendance ne peut que lui imposer une profonde humilité.

Ses idées les plus importantes s'expriment surtout par la scission objet-sujet (Objekt-Subjekt Spaltung) qui mène à l'englobant (das Umgreifende). Toute pensée est intentionnelle, c'est-à-dire qu'elle est toujours la pensée de quelque chose. Elle se fixe sur un objet différent d'elle-même. Même lorsque le sujet pense à lui-même, il devient autre chose pour lui. Comme l'explique Sartre dans l'Être et le Néant, nous sommes toujours à distance de nous-mêmes.


Ricoeur et Dufrenne décrivent dans Karl Jaspers et la philosophie de l'existence, cette philosophie, toujours sur le point de se confondre avec une philosophie du désespoir et de l'absurdité, qui se reconquiert toujours comme philosophie de la substance et de la paix.

lundi 1 décembre 2008

Claude Lévi-Strauss a 100 ans

Claude Lévi-Strauss vient d'avoir 100 ans le 28 novembre dernier. En ouvrant la première page de Tristes tropiques, on se demande comment quelqu'un qui a tant voyagé peut haïr les voyages et les explorateurs. C'est que le véritable voyage n'a rien à voir avec le tourisme. Les kilomètres parcourus justifient-t-ils des récits de voyages ? L'explorateur peut-il proférer des banalités simplement parce qu'il est allé loin ?

Il nous interpelle fortement avec ce constat terrible qui résonne comme une sentence de notre civilisation :

Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne nous livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus. (...) comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'Occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd'hui infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.

En admirateur de Rousseau, il nous interroge sur la place de l'homme dans la nature, le sens de la civilisation et du progrès. Avec une pensée toujours extrêmement nuancée, il nous parle à la fois de la civilisation, de son métier d'ethnologue, en revenant aussi sur lui-même : si je critique l'autre, c'est aussi moi-même que je critique à travers lui.

Il nous montre comment les occidentaux regardent régulièrement les autres cultures à travers le prisme de leurs valeurs, en oubliant trop souvent de les replacer dans une culture différente. Pourtant, nos valeurs sont surtout celles des droits de l'homme, des lumières. Or, ces modèles qui perdurent nous viennent du 18 ème siècle. Cependant, la critique des Lumières existe en philosophie (Joseph de Maistre, Emmanuel Kant, Auguste Comte). Sommes-nous capables de faire l'aggiornamento de nos valeurs et de les adapter à notre époque ?