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vendredi 12 février 2010

La guerre et la Paix

Un roman de plus de 2000 pages : 1023 pages pour le premier tome et 1055 pages pour le deuxième. Mais il serait réellement dommage d'être découragé simplement par l'épaisseur de ce livre. D'autant qu'il se lit facilement : une trame historique forte, une quinzaine de personnages principaux, même si plus de 500 personnages ont pu être comptés dans tout le roman.

Le travail de recherche historique nécessaire pour écrire ce livre s'est montré immense. Le roman s'accompagne en même temps d'une critique de l'histoire :

J'ai commencé à écrire un livre sur le passé. En décrivant ce passé, j'ai découvert non seulement qu'il était inconnu mais que lorsqu'il était connu on avait dépeint l'inverse de ce qui était arrivé. Et, malgré moi, j'ai éprouvé le besoin de démontrer ce que je disais, d'exprimer les idées sur lesquelles je m'étais fondé en écrivant.

La signification d'un événement est souvent donnée a posteriori en le jugeant remarquable s'il est suivi d'une victoire. Par exemple, il est expliqué habituellement que le replis des russes pendant la campagne de Napoléon a permis leur succès alors qu'il est d'abord pragmatique pour permettre le ravitaillement des troupes. Si une défaite avait suivi ce replis, l'historien se montrerait critique à propos de ces mêmes événements. L'importance des personnages historiques est exagérée et l'histoire les transforme en héros. Les historiens considèrent un événement particulier et le rendent prépondérant. D'après Tolstoï, un événement n'est pas dû forcément à la volonté d'un homme, mais à une suite de circonstances souvent inexplicables et causées par le hasard.

Aux environs de 1860, Tolstoï prévoit d'écrire un livre sur les Décembristes, ces jeunes nobles qui tentèrent un coup d'État le 14 décembre 1825 pendant l'interrègne entre Alexandre Ier et Nicolas Ier. Les recherches l'ammènent à un roman plus vaste. Il écrit dans une de ses préfaces que La Guerre et la Paix n'est pas un roman avec une intrigue, un intérêt qui se développe constamment et un dénouement heureux ou malheureux, qui épuise l'intérêt de la narration. La Guerre et la Paix paraît en feuilleton dans Le messager russe à partir de janvier 1865. Le roman commence en 1805, l'année de la bataille d'Austerlitz, pour s'achever en 1812 avec la campagne de Napoléon en Russie. 

Le deuxième tome explique comment Napoléon, ce génie militaire qui a conquis une grande partie de l'Europe, commet des erreurs en Russie après la prise de Moscou : il aurait dû rester quelques temps dans la ville pour consolider ses positions, commencer le ravitaillement des troupes et les préparer au froid. Au lieu de ça, il préfère continuer la conquête du pays. Les russes entament alors la tactique de la terre brûlée en mettant le feu à Moscou ou en attirant les français au cœur de la Russie dans des conditions difficiles pour les y faire périr de froid. Le général en chef Koutouzov comprend par sa longue expérience que les troupes françaises sont proches de la défaite et d'après lui, il faut faire un pont d'or à l'ennemi vers la retraite :

Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!

Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes» pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à leur taille!

Romain Rolland écrit en 1911 dans la Vie de Tolstoï que "Guerre et Paix est la plus vaste épopée de notre temps, une Illiade moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet océan humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et réfrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant cette  œuvre, j'ai pensé à Homère et à Goethe."

À la fin des années 1870, Tolstoï écrit au poète russe Afanassi Fet qu'il n'écrirait jamais plus "des sornettes délayées" dans le genre de La Guerre et la Paix. Il ne reste plus qu'à espérer que plus de monde puisse dire de si belles sornettes.

mercredi 30 décembre 2009

Tout est iluminé

Tout est illuminé est le premier livre de Jonathan Safran Foer. Pourquoi tout est-il illuminé? Rien à voir avec les illuminations de Noël. C'est que soudainement, tout s'éclaire après avoir compris quelque chose.

Alexandre Perchov va servir de guide à un écrivain juif américain, Jonathan Safran Foer, qui voyage en Ukraine pour retrouver le shtetl où vécu son arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère.

Il faut un peu de temps pour s'habituer au style des chapitres écrits par ce narrateur lituanien qui écrit dans un anglais qu'il ne parle pas bien, rendant le livre difficile à traduire en français. Alex est parfois morfondu. Il lui arrive aussi d'être proximal de quelqu'un ou parfois même d'être charnel avec certaines personnes. Son grand-mère manufacture souvent des RRR en l'attendant dans la voiture. Pour son travail, il se fera payer en numéraire.

Un fois habitué au style, on est charmé par la poésie et l'inventivité de la langue de l'auteur. Le livre alterne les chapitres racontés par Alex, ceux du roman que Jonathan a écrit après son voyage où il raconte l'histoire du shtetl de Trachimbrod de 1791 à 1942, et les lettres d'Alex qui donne son avis à Jonathan sur les pages de son roman. Différents styles se succèdent alors tour-à-tour : du malhabile, naïf et drôle d'Alex au plus imagé et maîtrisé de Jonathan.

Diplômé de philosophie à Princeton, Foer ne rêve pas de devenir écrivain, mais son professeur de lettres, Joyce Carol Oates, l'encourage à écrire. Tout est illuminé s'inspire de l'histoire de l'auteur lui-même parti en Ukraine sur les trace de son grand-père en 1989.

Reste maintenant à lire le deuxième roman de Jonathan Safran Foer Extrêmement fort et incroyablement près, en espèrant qu'il sera tout aussi original. Ce livre raconte l'histoire du jeune Oskar Schell parti en quête de la serrure qu'ouvrirait la clé qu'il a trouvée dans les affaires de son père, disparu dans le World Trade Center.

lundi 12 janvier 2009

Le mythe de Sisyphe

En lisant Le mythe de Sisyphe de Camus, on découvre le désir de vivre de ce jeune homme de 29 ans, qui dans son enfance a eu la tuberculose. Le livre s'ouvre sur la phrase de Pindare : N'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible.


Cette phrase n'est pas à comprendre selon le sens romantique. Les côtés positifs de la vie ne sont pas les seuls à considérer. Tous les aspects sont à prendre, même les plus difficiles, comme la souffrance. Puisque dès le départ, l'auteur connaît ces difficultés, il ne finira pas désespéré comme peut l'être le romantique, qui se retrouve finalement comme surpris par le trop-plein de sentiments, pouvant le mener au désespoir. Camus reste sans espoir, sans pour autant être désespéré.

Pour Camus, l'absurde n'est pas une conséquence d'un raisonnement sur la réalité, il en est au contraire le point de départ, le postulat. En réalité, le monde n'est pas absurde en lui-même ; c'est le regard raisonné que nous portons sur lui qui le rend absurde : L'absurde naît de la confrontation de l'appel humain avec le silence déraisonnable du monde. Cette coupure se retrouve dans le personnage de Meursault dans l'Étranger.

Camus n'aboutit pas à la même conclusion que les nihilistes, pour lesquels plus rien n'a de sens. Pour lui, le nihilisme serait une indifférence à la vie, pouvant aller jusqu'à justifier l'inacceptable, puisque rien n'aurait plus de valeur. Il donne une attitude à adopter face à l'absurde, faite de lucidité : "Je tire de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion."

Même si les conclusions seront à l'opposé, les réflexions que posent Camus sont assez proches de celles de Pascal, qui se sent perpétuellement à côté d'un gouffre.

vendredi 12 décembre 2008

Discours de Le Clézio pour la réception du prix Nobel


L'Académie suédoise a décerné le prix Nobel de littérature à Jean-Marie Gustave Le Clézio qui est, pour elle, un écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante.

J.-M. G. Le Clézio est un écrivain continuellement en voyage, en exil. Né à Nice, il passe une partie de son enfance au Nigeria pour retrouver son père, un médecin anglais ; retrouvailles racontées dans L'africain. En Angleterre, il  écrit le Procès-verbal. Il passe son service militaire en Thaïlande, le finit au Mexique. Puis, il vit avec les indiens au début des années 70 au Panama. Il parcourt régulièrement l'île Maurice.

Le Clézio cherche d'abord à et comprendre et à vivre dans une autre culture que la sienne. Il ne se définit pas comme un écrivain voyageur :

Écrire, c’est sortir de soi, c’est devenir quelqu’un d’autre, c’est un peu comme rêver, donc voyager. Mais pas voyager pour écrire, je ne suis pas un écrivain voyageur… 
Je vais à un endroit pour ne plus être moi-même, pour me sentir libéré des rumeurs que je connais trop, des obligations qui pourraient me déranger, me sentant libre comme un oiseau… Écrire comme on volerait.

Dans son discours de réception du prix Nobel, il se demande pourquoi l'auteur écrit. L'écrivain vit une série de contradictions, qui l'entraînent, selon les mots de Stig Dagerman, dans la forêt des paradoxes,  dont le plus grand est d'écrire pour les plus pauvres, mais de n'être lu finalement que par ceux qui en ont les moyens. Cette idée reste assez proche de celle exprimée dans le discours de Camus pour qui l'auteur écrit pour ceux qui subissent l'histoire. De plus, l'auteur est témoin, si ce n'est même voyeur, lorsqu'il voudrait agir. Il vit dans la solitude quand qu'il voudrait parler pour tous

Malgré toute son étrangeté et son ambiguïté, la littérature est nécessaire pour la défense à la fois du langage, de l'identité et de la culture de chacun. Tout comme Goethe, Le Clézio défend une littérature universelle.


jeudi 4 décembre 2008

Karl Jaspers

Les philosophes ont souvent l'image d'affirmer leurs idées avec autorité, l'avantage du verbe aidant. Karl Jaspers se place à l'opposé de cette impression. Son ton est au contraire d'une grande modestie. Nous ne pouvons nous concevoir que dans nos limites : celles de la vie, de la pensée, ... Toute vie est confrontée à l'expérience de situations limites (mort, souffrance, culpabilité, ...) qui la place face à ses propres échecs. La philosophie, la science, ou même l'existence tentent d'aller au-delà de ses limites. L'attitude face à ces situations va déterminer fondamentalement  la philosophie (stoïcisme, épicurisme, scepticisme, hédonisme, ...). Refusant la phrase de Ludwig Wittgenstein, "ce dont on ne peut parler, il faut le taire", le philosophe tente d'aller aux limites de la compréhension.

A coté de l'existentialisme athée de Sartre se trouve la place pour un existentialisme chrétien. Pour Jaspers, l'homme a le don de transcendance : L'homme existant n'est pas seulement être-soi vital, pas seulement entendement abstrait, pas seulement esprit tendant à s'accomplir, il est tout cela à la fois et, en tout cela, lui-même. Ce sentiment de transcendance ne peut que lui imposer une profonde humilité.

Ses idées les plus importantes s'expriment surtout par la scission objet-sujet (Objekt-Subjekt Spaltung) qui mène à l'englobant (das Umgreifende). Toute pensée est intentionnelle, c'est-à-dire qu'elle est toujours la pensée de quelque chose. Elle se fixe sur un objet différent d'elle-même. Même lorsque le sujet pense à lui-même, il devient autre chose pour lui. Comme l'explique Sartre dans l'Être et le Néant, nous sommes toujours à distance de nous-mêmes.


Ricoeur et Dufrenne décrivent dans Karl Jaspers et la philosophie de l'existence, cette philosophie, toujours sur le point de se confondre avec une philosophie du désespoir et de l'absurdité, qui se reconquiert toujours comme philosophie de la substance et de la paix.

lundi 1 décembre 2008

Claude Lévi-Strauss a 100 ans

Claude Lévi-Strauss vient d'avoir 100 ans le 28 novembre dernier. En ouvrant la première page de Tristes tropiques, on se demande comment quelqu'un qui a tant voyagé peut haïr les voyages et les explorateurs. C'est que le véritable voyage n'a rien à voir avec le tourisme. Les kilomètres parcourus justifient-t-ils des récits de voyages ? L'explorateur peut-il proférer des banalités simplement parce qu'il est allé loin ?

Il nous interpelle fortement avec ce constat terrible qui résonne comme une sentence de notre civilisation :

Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne nous livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus. (...) comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'Occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd'hui infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.

En admirateur de Rousseau, il nous interroge sur la place de l'homme dans la nature, le sens de la civilisation et du progrès. Avec une pensée toujours extrêmement nuancée, il nous parle à la fois de la civilisation, de son métier d'ethnologue, en revenant aussi sur lui-même : si je critique l'autre, c'est aussi moi-même que je critique à travers lui.

Il nous montre comment les occidentaux regardent régulièrement les autres cultures à travers le prisme de leurs valeurs, en oubliant trop souvent de les replacer dans une culture différente. Pourtant, nos valeurs sont surtout celles des droits de l'homme, des lumières. Or, ces modèles qui perdurent nous viennent du 18 ème siècle. Cependant, la critique des Lumières existe en philosophie (Joseph de Maistre, Emmanuel Kant, Auguste Comte). Sommes-nous capables de faire l'aggiornamento de nos valeurs et de les adapter à notre époque ?